« Cette conviction [de l’opportunité d’une candidature aux Jeux olympiques de 2018] est, je le sais, partagée ici à Grenoble mais aussi en France puisqu’un sondage réalisé récemment a montré que 85 % des Français sont favorables au principe d’une telle candidature. »1
Michel Destot, maire de Grenoble.
Je suis Grenoblois. C’est-à -dire que j’habite, travaille et passe l’essentiel de mon temps à Grenoble. Pas depuis toujours mais depuis assez longtemps pour posséder un sentiment d’appartenance à cette ville, à cette cuvette, à ce territoire. Aucun chauvinisme ou sentiment de fierté quelconque, juste cet attachement qui fait que je n’arrive jamais à en partir.
Je suis Grenoblois. Je m’intéresse un peu à l’histoire de ce territoire. En bon lecteur, malgré moi, du Daubé2 – seule source d’information locale –, j’ai eu envie de me replonger dans l’histoire des J.O de 1968, dont on nous gave à l’aube de leur quarantième anniversaire.
Je suis Grenoblois. Et pourtant je n’ai aucune envie d’accueillir les Jeux olympiques de 2018. En sciences sociales, on dirait que je fais partie des « 15% » qui ne sont pas favorables à l’idée d’une telle candidature. Sauf que je ne suis pas simplement « pas favorable » mais véritablement opposé. Le ridicule du caprice d’une région riche ayant déjà eu les J.O et les redemandant m’afflige. Mais beaucoup d’autres raisons me plongent dans une colère noire à l’idée d’une telle perspective.
Les commémorations présentent plein d’avantages. Pour les journalistes, c’est du travail facile. Il suffit de fouiller les archives et de pomper les articles réalisés lors de la précédente commémoration. Au Daubé, on excelle dans cet exercice et on pourrait s’amuser à relever les similitudes entre les articles parus en 1998 et ceux de ces jours-ci, en 2008, dans les colonnes du quotidien local.
D’une pierre deux coups, Bertin !
Pour les élus et leurs techniciens, c’est également du pain bénit. On ressort plus ou moins les mêmes expositions, on rallume la flamme, on organise des « manifestations sportives et culturelles » partout dans la ville et les stations et, en point d’orgue, un « temps fort » lors d’une « journée anniversaire ». Toutes ces commémorations, pour la modique somme de 300 000 euros aux frais de la collectivité, ont lieu à la veille d’échéances électorales. Une aubaine pour la municipalité sortante, qui peut en profiter pour faire sa campagne à moindre coût3.
Les « grands événements », c’est comme les bons vins, ils se bonifient avec l’âge. La municipalité profite donc du quarantième anniversaire pour donner envie à ses administrés d’une candidature de Grenoble aux J.O de 2018.
Le temps, joint à une bonne communication, permet de magnifier ce qui, à l’époque, « ne fut pas vraiment une fête pour les Grenoblois », selon Pierre Frappat, conseiller municipal PS de l’époque ayant participé à l’organisation : « La plupart des Grenoblois n’assistèrent aux Jeux que devant leurs postes de télévision, la majorité d’entre eux étant écartés des stades ou des pistes par la rareté des places ou leur prix prohibitif. Les Grenoblois ne manifestèrent jamais, ni avant ni pendant, un grand enthousiasme à l’égard des J.O »4. Ce qui devient quarante ans plus tard, sur le site Internet de la mairie, « treize jours de liesse qui ont laissé des traces fortes dans les cÅ“urs des Grenoblois ».
En 1978, les « traces fortes » n’existaient toujours pas. Le même Frappat : « N’est-ce pas cette même froideur qui explique qu’en février 1978, malgré les tentatives de quelques-uns, le dixième anniversaire des Jeux n’ait donné lieu qu’à quelques très modestes manifestations ? »5
Disons plutôt que les « traces fortes laissées dans le cÅ“ur des Grenoblois » ne correspondaient pas au souvenir officiel des « treize jours de liesse ». Beaucoup se souvenaient peut-être que pendant trois ans, il y avait eu « partout dans la ville, des grues, des trous, des chantiers, des bulldozers et des camions. » Pour accueillir les J.O et leurs meutes de sportifs, spectateurs et journalistes, Grenoble avait dû se métamorphoser, c’est-à -dire construire les infrastructures nécessaires (des nouvelles routes, une nouvelle mairie, le Village olympique, le Palais des sports...).
Des « traces fortes »â€¦ sur le paysage
Véritable aubaine, diront certains, car « cela permit à Grenoble de rattraper son retard en matière d’équipements ». Les J.O avaient offert à Grenoble l’occasion de toucher beaucoup d’argent de l’Etat français, dont l’image était en jeu pour le bon déroulement de cet événement. Ainsi sur le 1,1 milliard de francs de l’époque (soit 6,3 milliards de francs de 1998) déboursés à Grenoble pour les J.O, 75 % le furent par l’Etat et seulement 20 % par la ville. Une bonne part de cet argent public national passa dans la réalisation d’équipements n’ayant pas de lien avec les J.O (Conservatoire, Cargo, musée Dauphinois,...) : « le principal mérite des élus locaux fut d’exploiter à fond cette opportunité et certains ne se privèrent pas pour faire passer dans l’enveloppe olympique le maximum de choses ».6 Sans doute fallait-il voir dans ces détournements d’argent une première manifestation de l’« esprit olympique ».
Toujours est-il qu’ils ne furent pas suffisants, la ville de Grenoble devant tout de même assumer 230 millions de francs de dépenses. En 1995, 27 ans après les J.O, les Grenoblois finissaient tout juste de rembourser, via des impôts locaux fortement augmentés, les emprunts effectués à l’occasion.
Véritable aubaine ? L’agglomération grenobloise avait-elle vraiment besoin de tous ces équipements ? Etait-ce vraiment la meilleure chose à faire que de construire ou d’agrandir toutes ces routes ? Devait-on réaliser ces infrastructures propres à une grande ville, à une technopole ?
Car ce fut le véritable enjeu des J.O pour Grenoble : « lui permettre de quitter son statut de petite ville de province »7, afin que « la France découvre qu’elle a une métropole de l’an 2000. Grenoble, c’est Brasilia »8. Quelles sont les conséquences de ces mutations ?
Comme beaucoup d’autres Grenoblois, la montagne, ça me gagne. Je parcours régulièrement les vallées et sommets. Prendre de la hauteur, ça permet de se rendre compte qu’on vit dans un beau pays. Ou plutôt qu’on vivait, parce qu’on réalise aussi la dévastation du milieu par l’activité techno-industrielle. D’en haut, ça saute aux yeux.
D’en haut, on les voit les autoroutes, rocades, ronds-points et échangeurs saturés de véhicules. D’en haut, on la voit l’urbanisation rampante, les grandes barres, les lotissements à perte de vue, les villages qui se rejoignent pour ne former qu’une seule et même ville. D’en haut, on le voit ce brouillard au-dessus de la cuvette et on se demande de quelles saloperies il est constitué. D’en haut, on voit aussi le haut, et ce n’est pas plus réjouissant : immonde comme une station de ski l’été, triste comme un village qui perd son âme pour devenir un centre touristique ou un centre d’accueil pour familles d’ingénieurs.
Ces faits ne sont pas « inéluctables », mais le résultat des politiques de développement de l’agglomération, dont l’organisation des J.O de 1968 est un symbole. C’est à ce moment que Grenoble, sur laquelle étaient braqués tous les projecteurs internationaux, a acquis sa stature de mère de toutes les technopoles. 1968, à Grenoble, aura mis l’innovation au pouvoir.
L’impayable, c’est que Michel Destot, héraut de la candidature grenobloise aux J.O la justifie par les besoins de « désenclavement de la ville », de « nouvelles infrastructures » et de « nouveaux logements ». Les mêmes besoins mis en avant en 68. Le dernier – le problème de manque de logements – étant la conséquence des deux premiers, voulus par les élus. Michel Destot lui-même reconnaît que la pénurie de logements est « le revers de la médaille du développement économique ». C’est ce qui s’appelle une fuite en avant.
Y’a quand même les montagnes !
Non contents de pourrir les villes et vallées, ils saccagent les montagnes. Et Destot d’assurer que les J.O « seraient une formidable opportunité pour la montagne française, confrontée à une concurrence mondiale en matière de développement sportif, économique et touristique ».
Penchons-nous sur les réalisations des J.O de 1968. Par exemple, le tremplin à ski de Saint-Nizier du Moucherotte – 6 millions de francs de l’époque, 280 000 m3 de terrassement 9 – construit à un endroit très rarement enneigé, et qui s’est transformé depuis belle lurette en tas de béton abandonné avec vue sur Grenoble. Ou la piste de bobsleigh de l’Alpe d’Huez – 3 000 m3 de béton coulé –, curieusement construite en face sud et également abandonnée depuis 1972 : « sa destruction coûtant trop chère ». Quelle opportunité pour la montagne !
La terreur olympique
Quant au tableau du développement des stations aujourd’hui, il est bien noir : canons à neige omniprésents et conséquences désastreuses (consommation d’électricité énorme, obligation de créer des lacs artificiels et perturbation du cycle de l’eau, appauvrissement écologique de la végétation, bruit nocturne faisant fuir la faune, dégradation des paysages10), gigantesques bouchons le week-end sur les routes d’accès aux stations (malgré leur élargissement), transformation des villages en centres touristiques où poussent des logements hideux aux prix exorbitants, saccage des sites par l’aplatissement des pistes ou l’installation des remontées mécaniques13.
C’est à ce prix-là que les stations pourront perdurer, que la montagne française pourra accueillir les J.O de 2018 et continuer son « développement sportif, économique et touristique », si cher à Michel Destot.
Ce qui menace le plus la montagne française, ce n’est pas « la concurrence internationale » mais l’expansion des stations. Vouloir organiser des J.O d’hiver en 2018, c’est promouvoir cette destruction durable de l’espace montagnard.
Ultime raison avancée par Michel Destot ? « L’idéal olympique, toujours présent et vivant, à Grenoble » et le désir des Grenoblois « de porter haut cet idéal olympique pour 2018, pour Grenoble, pour la France ».
« L’idéal olympique », c’est le sport de haut niveau, « grande école de la triche »11, les normes corporelles, la prédominance du résultat.
« L’idéal olympique », c’est l’argent, la publicité, les droits télévisuels, les partenaires commerciaux.
« L’idéal olympique », c’est la police - partout - et l’armée, « cheville ouvrière des J.O de 1968. »12
« L’idéal olympique », c’est la célébration périodique et apolitique des pires dictatures de la planète, depuis l’Allemagne nazie en 1936 jusqu’au régime « communiste » chinois de 2008 en passant par l’Union Soviétique de 1980.
« L’idéal olympique » c’est la grandeur de la patrie, la soumission sociale, la cohésion nationale.
Je n’ai aucune envie de porter cet idéal, il me répugne. Je ne veux pas que Grenoble aille « plus vite, plus haut, plus fort ».
Si vous voulez en savoir plus, visitez le site du comité anti Olympique

NOTES
1 Toutes les citations de Michel Destot sont issues de son blog.
2 Surnom usuel du Dauphiné Libéré.
3 Voir le blog de Gilles Kuntz
4 Pierre Frappat, Grenoble, le mythe blessé, Ed Alain Moreau, 1979
5 Pierre Frappat, op. cit
6 Pierre Frappat, op. cit.
7 Daubé, 20 février 1998
8 Paris Match, spécial J.O
9 Le Daubé, 28 Janvier 2008
10 Montagne Magazine n°287, novembre 2004
11 Voir sur Rue89
12 Daubé, 10 février 1998
13 « La montagne victime des sports d’hiver », par Philippe Descamps, le Monde Diplomatique, Février 2008