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La face cachée du steak haché
par La rédaction le Novembre 2008 à 23h47
Ne vous êtes-vous jamais demandé d’où venait le steak dans votre assiette ? Moi si ! Je suis donc allé faire un tour au Fontanil, où l’on tue et découpe nos futures entrecôtes.![]() « J’y vais tôt, ça évite les bouchons sur la rocade et puis, en étant dans les premiers, tu peux choisir les morceaux comme il faut. Mais je connais un type de l’abattoir : si je ne peux pas venir, il me met ce qu’il faut de côté ».
Entorse de la chevillePremier arrêt chez une « cheville ». N’ayant jamais mis les pieds dans ce genre de lieu, je ne sais pas à quoi m’attendre. Mais je fais confiance à mon boucher, un garçon qui fait bien son métier et qui s’y connaît : « Je ne choisis pas les bêtes sur pied, car je ne sais pas faire, mais je choisis les quartiers de bÅ“uf une fois abattus. Ici, tu trouves toutes les qualités, de la viande de supermarché au Label rouge ».
En tout cas, il pèle : le thermomètre affiche 4°C maximum. Nous sommes dans une sorte de frigo géant où s’affairent les employés. Des pièces carrelées et du linoléum. Des néons qui néonnent au plafond. Des hommes en blouse blanche, botte et charlotte. Curieusement, ils me serrent la main. Moi qui m’attendais à des mesures drastiques d’hygiène, je suis assez étonné : on peut rentrer sans aucun problème. Non pas que je sois un maniaque de la norme (bien au contraire), mais vu le climat actuel, je suis agréablement surpris. Je me demande pourtant ce qu’en penserait un agent de la DSV (Direction des services vétérinaires) !
Il est 5 heures, Grenoble s’éveilleNous nous rendons ensuite aux abattoirs de Grenoble proprement dits. La nuit, encore. Cela confère une atmosphère spéciale au lieu. Comme tous ces bâtiments modernes, il s’agit de grands hangars, de néons, d’ambiance feutrée. Ces abattoirs sont publics : les bâtiments appartiennent à la municipalité de Grenoble et sont installés là depuis une trentaine d’années environ. Il existe en Isère des abattoirs à La Mure, La Tour du Pin, La Côte-Saint-André, Grenoble, ainsi qu’à Bourg d’Oisans. A Grenoble, on abat des bêtes du coin, mais aussi d’autres régions de France (du Sud-Ouest notamment). Petits producteurs ou gros, tout y passe. On fait du kasher et du hallal aussi, sans problème.
L’ABAG est une société par actions simplifiées (SAS) comptant 21 salariés selon la Chambre de commerce et d’industrie1. Suite à la démission de plusieurs administrateurs de l’entreprise, au printemps dernier, un nouveau dirigeant préside aux destinées de l’ABAG : Gérard Seigle-Vatte, président de la Chambre d’agriculture de l’Isère, qui a de nombreux mandats au sein de la FNSEA et diverses associations agricoles.
Des subventions pour les porcsPourtant, en 2004, l’abattoir de Grenoble a aménagé 500 m2 de nouveaux locaux, dont une deuxième salle de découpe. La chaîne de porcs a également été réhabilitée en juin 2004. La mairie de Grenoble a investi au total près de 350 000 euros, 250 000 euros restant à la charge de l’ABAG. A l’époque, m’expliquera un ami éleveur du Trièves, membre de la Confédération paysanne, un gros producteur de porcs veut venir faire abattre ses bêtes à l’ABAG. Mais il conditionne sa venue à l’achat de machines par l’entreprise. Un moment difficile à passer pour les petits producteurs : « Certains jours, on arrivait avec nos cochons et on s’entendait dire : ah non, pas aujourd’hui, on abat ceux du gros client, revenez un autre jour. Du coup, on avait perdu notre journée, c’était agréable, ça s’est sûr ».
L’ABAG au bout des doigtsCe sont ces hommes et ces femmes qui préparent la viande que certaines et certains d’entre nous mangerons. Veaux, vaches, bÅ“ufs, agneaux, moutons et porcs débarquent à partir de 5 ou 6 heures du matin. Le lundi, c’est calme. Les jours où tout tourne, ce sont les jeudis et vendredis, me dit-on. Je visite différentes pièces froides (quand on sort des bâtiments, à chaque fois j’ai l’impression qu’il fait bon dehors, alors qu’il ne doit pas faire plus de 8°C !). Une fois abattues, les bêtes doivent refroidir pendant 24 heures dans une première pièce avant d’être ensuite emmenées dans différents lieux. Toute une partie de l’abattoir est déserte et dans le noir : pas assez d’activité. En 2004, entre 4 500 et 5 000 tonnes de carcasses d’animaux ont transité via ce lieu2.
La Côte va de traversNous rencontrons un homme, visiblement plus âgé encore, qui nous mène de la sortie des bêtes jusqu’à l’entrée, à travers toute la tuerie. On passe par la pièce où les bovins sont abattus d’un coup de piston, alors qu’ils sont enfermés dans une caisse métallique qui pivote une fois qu’ils sont tués. Ils sont alors égorgés et emmenés, pendus par les pattes arrières, sur tout un circuit : dépeçage, vidage, nettoyage, découpe4. Tout est calme, propre. Ici, ça ne sent plus grand-chose. La chaîne compte une quinzaine de personnes me dit-on. On me répète aussi que les supermarchés ne s’approvisionnent pas ici, ou peu.
Du bovin au p’tit blancNous terminons notre virée dans un café-resto de cette zone industrielle. Le ciel commence légèrement à pâlir. Il est à peine
7 heures du matin. A l’intérieur, la radio est branchée sur Nostalgie. Quelques hommes au zinc, entre un café ou un blanc. Le patron nous sert un café, et offre un lait chaud au petit. Fin de la balade dans un lieu aussi curieux que l’abattoir : c’est le seul café ouvert dans cette zone à cette heure. Que font les hommes accoudés au comptoir ? _ Probablement des travailleurs de la zone industrielle, mais qu’en sais-je ? Plein de questions encore trottent dans ma tête. Combien de bêtes abattues cette année ? Quelle évolution ? Quel avenir (il n’est pas sûr que l’ABAG continue à exister à moyen terme) ? Pourquoi laisser mourir cette structure locale, aux normes et équipée comme il faut, alors que la municipalité (donc nos impôts) a beaucoup investi, et laisser la grande distribution aller toujours au moins cher ? Il me semble que, finançant la structure, nous avons notre mot à dire. On se targue à Grenoble d’utiliser la démocratie participative, non ? Ou alors, j’ai mal entendu, ou mal compris : je ne suis qu’un citoyen de base, pas un élu, ni un expert. Mais il me semble que l’approvisionnement en nourriture d’une cité est un sujet trop sérieux pour le laisser aux seuls représentants (qui en général ne représentent qu’eux-mêmes).
Enchaîné au systèmeJ’adore voir ces endroits invisibles et vitaux. Invisibles car quand l’on fait ses courses, c’est à peine si l’on pense à tout ce que nécessite notre grand système de distribution de nourriture en travail et en énergie. Et pourtant, manger, dans notre grand système technicien, nécessite une quantité d’actes effectués par une quantité considérable d’hommes et de femmes : éleveurs, conducteurs de camions de livraison, magasiniers, abatteurs, chevillards, techniciens qui assurent le bon fonctionnement des bâtiments frigorifiques, technocrates qui pondent des normes, techniciens qui viennent contrôler si les normes sont bien appliquées, manutentionnaires qui emmagasinent et mettent en rayons, caissières qui passent nos achats, fabricants de frigos pour stocker notre viande, ingénieurs de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) sélectionnant les espèces animales et végétales, et nous, en bout de ligne, qui piochons sans réfléchir dans un stock gigantesque.
Texte : Antoine
NOTES
Les dessins de Ben Bert
Les photos d’Audrey
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