Mardi 8 janvier
La grève court depuis le 17 décembre 2007. Francis* me raconte le début du conflit lors d’une marche de l’usine à la mairie. Ce sont les NAO (Négociations annuelles obligatoires) de fin 2007 qui ont coincé : la proposition de la direction était très inférieure aux revendications des syndicats. Selon ces derniers, la direction a fermé la porte à toute négociation : « On s’est dit qu’on ne faisait plus de débrayages, on a dit “on arrête, on en a marre” ». L’usine ferme le 23 décembre, comme toutes les années, et reprend le travail le 3 janvier. Mais cette année, les salariés poursuivent la grève.
Ils réclament 2,5% d’augmentation et 800 euros de prime, comme l’année précédente. Plus de 90% des personnels productifs ont cessé le travail. Ils sont 600, sur 1 600 salariés que compte l’usine.
Tous m’ont parlé de la dégradation des conditions de travail, de l’ambiance dans l’entreprise, des pressions de plus en plus nombreuses. La CGT boycotte même les réunions avec la direction depuis le 20 octobre. Tous insistent aussi sur le sentiment d’injustice : « Cette année, on a fait encore plus de bénéfices que l’année dernière, avec moins de personnel, (car de nombreux contrats intérimaires n’ont pas été renouvelés) et ils nous proposent moins. On a le sentiment de se faire prendre pour des cons ».
Je retourne devant l’usine le soir, vers 23 heures. Deux bidons font office de braseros pour donner un peu de chaleur, alimentés par des palettes récupérées dans d’autres usines. Un chapiteau est installé, en cas de pluie, une sono crache les derniers tubes. C’est vachement sympa, un piquet de grève. Ca discute, ça rigole. Sur le barbecue, des saucisses. Un syndicaliste en pose une dans son bout de pain sauce moutarde, et croque dedans. Il sort d’une réunion et retourne en palabres à minuit, dans dix minutes. « Ils ne veulent pas que le conflit continue la semaine prochaine », m’explique t-il. Du côté des grévistes, tout le monde semble espérer la même chose. Les jours non travaillés commencent à peser sur le portefeuille… « On a eu le treizième mois, ça permet de tenir… mais y’en a quelques-uns qui ont déjà repris le boulot à cause de l’argent ».
Le rythme n’a pas changé : les grévistes font leurs heures normales, comme s’ils travaillaient, sauf qu’ils sont devant l’usine. Les équipes se relaient. J’apostrophe Philipe, en plaisantant : « Ca marche mieux qu’au boulot ! » « On préférerait avoir eu de bonnes NAO et être au travail, parce que là on perd des sous », me répond t-il froidement. « Quoi qu’il va se décider, on sera perdants. Becton, quand il y a une grève ils sont remboursés par les assurances. Nous, les petits ouvriers, nous sommes la force vive de l’entreprise. On perd de l’argent, et on n’a pas peur de perdre de l’argent ».
« Oh, tu bois rien ? Tu veux une bière ? » me demande Gérard. Il est là depuis 6 heures du matin pour le blocage du péage de Voreppe. Allez, un petit verre. Mais on fait attention avec l’alcool. En 2001, il y avait déjà eu une grève à Becton. Certains avaient abusé de la bibine et s’étaient un peu emportés. La direction avait noté les noms des fauteurs de troubles, pour entamer une négociation particulière : « Soit on les vire, soit vous retournez bosser ». Joli sens du dialogue. Ils avaient alors tous repris leur poste.
Mercredi 9 janvier
Retour à Pont de Claix, pour voir s’il y a du nouveau après les négociations nocturnes : « Les délégués syndicaux sont retournés en réunion ». Encore ? Mais qu’est ce qu’ils se racontent, pendant tout ce temps ?
Je demande pourquoi les autres secteurs ne sont pas en grève : « Tous les jours, des gens des bureaux viennent nous donner de l’argent, ils nous disent qu’ils sont solidaires avec nous, mais qu’ils ne peuvent pas faire grève, ils ont trop de pression » explique Jacques.
Les revendications ont augmenté : on parle du paiement des jours de grève, de 5% d’augmentation assortis d’une prime de 1 500 euros. Tout le monde semble motivé. Les grévistes ont bon espoir d’avoir gain de cause : « Tous les jours, ce sont trois millions de seringues qui ne sortent pas. Apparemment leurs stocks commencent à diminuer » murmure-t-on.
En fin de journée, beaucoup sont venus pour connaître le résultat des négociations de l’après-midi. Rien de neuf. Tant pis, on décide quand même de faire la fête, et près de deux cents personnes vont chanter sous les fenêtres de l’usine toute la soirée.
J’apprends que Becton est en train de construire une usine en Hongrie, capable de faire la même chose qu’ici : « Ils s’en servent comme moyen de pression », explique un syndicaliste, qui ne se fait pas trop de souci pour ça, m’assurant que le site de Pont de Claix est indispensable.
Jeudi 10 janvier
Les délégués syndicaux sont encore en négociation. On commence à envisager une nouvelle semaine de grève : « Y’en a une ici, elle est toute seule, elle a une petite fille, et pourtant elle est là depuis le début. On tient tous le coup » dit Marie. Emmitouflée dans sa doudoune et son écharpe, elle n’a plus de voix, conséquence des chants nocturnes de la veille. « J’suis une grande gueule » nous prévient-elle. Effectivement, même aphone, difficile de la faire taire. Elle nous parle des pressions, du changement de l’ambiance dans l’entreprise, des contremaîtres et des crasses qu’ils sont capables de faire.
Dans le journal économique Les Echos du jour, une dépêche : « BECTON DICKINSON. L’action du fabricant de diagnostics américain a atteint un record hier à Wall Street ». Au moins, on sait où va l’argent. Personne n’est au courant ici.
Les salariés se sentent même obligés de justifier leur grève : « Les gens ne comprennent pas trop pourquoi on fait la grève. C’est vrai qu’on est bien payés, mais ils ne savent pas comment ça se passe ». Cette remarque, je l’ai entendue plusieurs fois. Il semble vrai que les salariés de BD soient mieux payés que dans la plupart des autres usines. En majorité, ils ne sont pas engagés politiquement, encore moins militants. Je ne crois pas avoir entendu de remise en cause du capitalisme dans les discussions. « Moi, je ne suis pas contre le fait que les dirigeants gagnent beaucoup plus que nous, ils ont fait des études, ils travaillent dur, mais il faut quand même qu’on nous donne ce qui nous revient ». Tout est dit. Tous, même le moins politisé des salariés, a compris que le fossé se creusait sans cesse entre ses revenus et ceux de ses « dirigeants », des « actionnaires » de son entreprise, alors que c’est lui, la « force vive » de l’entreprise qui fournit tout le travail. Si l’actionnaire a besoin de l’ouvrier, l’ouvrier n’a pas besoin de l’actionnaire. Il s’en passerait bien, même, de ce parasite, de ce profiteur. Le cours de l’action de Becton Dickinson a augmenté de près de 180% ces cinq dernières années1. Le chiffre d’affaires du groupe pour 2007 s’élève à 6,360 milliards de dollars2. Alors, « bien payés » ou pas, les salariés de BD ont toutes les raisons du monde de faire la grève, simplement pour qu’on leur rende ce qui leur est dû.
Le soir, les syndicalistes sortent de réunion avec des propositions concrètes de la direction : 2,2% d’augmentation, 200 euros de prime, 1% d’augmentation lié à l’évaluation individuelle, quelques 200 euros de moins sur la couverture mutuelle, un chèque transport dans le cadre du Plan de déplacement entreprise et une sorte de « prêt à taux zéro » de 1 000 euros pour combler la perte d’argent des jours non travaillés. On met un peu de tout dans la marmite et on pose un ultimatum après lequel les propositions ne seront plus valables. Les salariés voteront lundi. Le samedi soir, on démonte le chapiteau et chacun va profiter d’un week-end bien mérité.
Lundi 14 janvier
Il est 4h40. Les braseros sont déjà allumés, l’équipe du matin a pris place devant l’usine. On se demande si on va continuer la grève. Le gros des troupes est toujours aussi motivé. « Même si on a rien, franchement, autant faire un tour d’honneur, on fait une semaine de plus », lance Rachid. « Moi, je ne suis pas rentré ce matin parce que j’attends le vote, mais j’pense que demain je serai au boulot », explique un autre. Tout le monde comprend, certains ont déjà repris le travail.
On est tous là , plantés devant l’usine, debout, parfois calés contre le local d’accueil, à discuter, le plus souvent à attendre, à s’ennuyer. Ca parle de sujets de société, ça créé du lien social.
Marie est encore là , elle a retrouvé sa voix : « Mon père est un ancien patron, il ne comprend pas que je fasse grève. Au repas de noël, ça a chauffé. Depuis on essaye d’éviter le sujet, mais c’est difficile ». Une grève, ce n’est pas que les heures passées sur le piquet. C’est aussi à la maison, avec sa famille, ses amis, sa femme.
- « Mon ex-femme m’a demandé comment j’allais faire pour lui donner sa pension… elle m’a dit que si elle pouvait, elle ne me demanderait pas, mais qu’elle en avait besoin. J’lui ai dit que j’me débrouillerai ».
- « Moi, j’ai prévenu ma femme que j’aurai un mois blanc. Bon, elle travaille, elle ne gagne que 800 euros, mais elle travaille… je lui ai dit qu’elle ne verrait pas la différence, mais cet été, quand il faudra partir en vacances, je sais pas si ce sera possible ».
- « Moi, ma femme elle m’a dit que j’avais raison, elle a voulu que je vienne ce matin, alors que c’est pas mon équipe ! ».
Tout ça en riant. Il y a beaucoup de jeunes, quelques femmes, suffisamment pour imposer une touche féminine. Les discussions sont plutôt intéressantes.
10 heures. Le groupe grossit. On va voter pour décider de la suite du conflit. Les délégués syndicaux prennent le micro et exposent une nouvelle fois les propositions de la direction. Ces propositions, les employés les ont tous reçues par lettre samedi. Lettre qui a donc été envoyée vendredi… alors que des négociations avaient encore lieu vendredi soir. Jean-Louis, l’un des leaders, moustachu qui doit être à quelques années de la retraite, lance les chants, comme depuis le début du conflit : « On est motivés ? Ouaaaaaaaais ! On va résister ? Ouaaaaaaaais ! ». Il a un pin’s CFDT. Pendant que Chérèque et ses compères signent main dans la main avec le MEDEF les accords sur le nouveau contrat de travail, les syndicalistes du bas de l’échelle essayent de motiver leurs troupes pour résister au patron radin… Drôle de dissension entre des gens arborant le même blason.
Les grévistes vont voter dans le local syndical situé de l’autre côté du canal. Une heure plus tard, Jean-Louis annonce les résultats : 339 votes, 3 blancs, 85 pour le non et 251 pour le oui. Tout le monde applaudit et le groupe se remet en ordre de marche pour aller chanter sous les fenêtres de l’usine. Je vais interviewer le directeur des ressources humaines grâce à un copain journaliste. Pas grand-chose d’intéressant à en tirer, il nous dit que la politique de Becton est extrêmement positive par rapport aux autres usines.

Mardi 15 janvier
Après la victoire, les doutes arrivent. Certains sont retournés travailler ou y pensent. D’autres sont repartis pour une semaine de grève. La direction semble inflexible. Les négociateurs de l’usine savent certainement très bien ce qu’ils font. En lançant un ultimatum pour lundi, ils savaient que les grévistes allaient devoir voter. Donc, se diviser.
Mercredi 16 janvier
Personne sur le parvis de l’usine. Jessica est sur la passerelle menant aux locaux syndicaux : « On rentre tous demain », me lance t-elle dépitée. « On a décidé de tous rentrer en même temps, de rester ensemble, pour ne pas que des petits groupes rentrent chacun leur tour ». Et y’a eu des avancées ? « … Rien ». Le matin, les grévistes se sont mis d’accord et sont allés faire un dernier baroud d’honneur à la cafétéria de l’usine.
Pour finir en beauté, ils ont décidé de faire une bouffe tous ensemble, une paella géante dans le CE, délicieuse. Il y a même un gros plat « sans porc ». Je vais voir Jean-Louis, qui mange sa part sur le capot d’une voiture. Il a les larmes aux yeux. Rachid arrive, et se met à pleurer lui aussi. « Faut pas pleurer, faut garder la tête haute, on peut être fiers de nous », se reprend Jean-Louis. Et les deux costauds qui se font une accolade en pleurant. Evidemment qu’ils peuvent être fiers d’eux ! Après quatre semaines de lutte, d’espoir, tout ça pour plus de justice sociale, pour un meilleur partage des richesses, pour pas grand-chose en fait, juste pour recevoir ce qui leur est dû. Et qu’on ne leur donnera pas.
Dans d’autres groupes, on essaye de se convaincre que tout n’est pas perdu. « Il y a quand même des avancées, on a quelques garanties… ». Tu parles. On relativise : « Maintenant que le ver est dans la pomme, ils vont mettre longtemps à le faire sortir » répond Rachid, déterminé. « Dès le plus petit souci, il va falloir prévenir les syndicats, ne pas se laisser faire », ajoute Jessica. Car certains craignent que les pressions s’intensifient sur les grévistes. Mais ils sont tous décidés : ça ne se passera plus comme avant. Dans d’autres groupes, on se demande si au contraire, après cet échec, les salariés de Becton seront encore capable de se mobiliser en masse.
Des slogans surgissent du local, comme au plus fort de la grève. Le chant du cygne. Un petit verre de vin, une nouvelle chanson. On rigole fort, très fort, pour décompresser, pour essayer de ne pas trop y penser. Mais les silences en disent long.
Un peu à l’écart, accoudé à la rambarde, Jérôme reste seul. « Ce qui me dégoûte, c’est qu’ils préfèrent perdre de l’argent plutôt que de nous le donner... alors que cet argent, on sait qu’il est là , on ne l’a pas demandé pour rien ». Il parle tout doucement, réfléchit, sans comprendre.
Je les laisse finir leur « fête ». Devant l’usine, il reste quelques palettes, des vestiges, déjà . La musique est en sourdine, les braseros finissent de se consumer. Mais la lutte des classes n’a peut être pas fini d’allumer des contre-feux.
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