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Giant : le déménagement du territoire bien dissimulé

par La rédaction le Novembre 2008 à 17h32
Vendredi 19 octobre 2007, le conseil général de l’Isère a tenu une « séance historique » pour présenter « Giant », un « projet de développement scientifique et technologique et de requalification urbaine du Polygone scientifique ». Ce projet ne vous dit rien ? Normal, il avait été jusqu’ici tenu secret.
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« Et si le Polygone scientifique devenait un centre-ville ? Jusqu’ici le secret avait été bien gardé. Mais hier matin, ce projet pharaonique – qui changerait profondément la physionomie de l’agglomération grenobloise – a été exposé en ouverture de séance du conseil général. Ce projet s’appelle pour l’instant « Giant » et il a pour vocation le développement et la recomposition urbaine du Polygone scientifique (...) ». Le Dauphiné Libéré, 20 octobre 2007

« Giant ». Quel joli nom de code pour un projet de promotion des nouvelles technologies et notamment de celles de l’infiniment petit. Il faut dire que Jean Therme, son initiateur, n’en est pas à son coup d’essai. C’est déjà lui qui avait eu l’idée « un beau matin » de créer Minatec. Eternel visionnaire, c’est encore lui qui sort un méga-projet destiné à maintenir l’agglomération grenobloise « Ã  la pointe de l’innovation ». Concrètement, il a embauché voici deux ans Marcel Morabito, ancien recteur de l’académie grenobloise, pour faire le tour du monde des villes scientifiques, étudier leur organisation et leurs stratégies de développement. Morabito a présenté une synthèse de son rapport devant le conseil général, concluant sur la « nécessité de développer des visions à long terme » et promouvant le modèle américain et le Massachussetes Institut of Technology (MIT).

Un giant, une frite et un coca steuplé

Ce MIT est une institution de recherche et une université américaine considérée comme la meilleure université occidentale en sciences et en technologies. Selon Wikipedia, « ce qui le caractérise est sa proximité avec le monde industriel et sa très forte implication dans la recherche scientifique et technologique, à laquelle les étudiants participent dès leur première année de cursus ». Depuis 3 ans, des scientifiques français font du lobbying afin de créer un « MIT à la française », notamment via un manifeste lancé en 2004 promouvant l’idée de « créer un fer de lance de l’innovation et de la technologie en regroupant une masse critique de grandes écoles et de centres de recherche sur un campus unique, en étroite relation avec les entreprises ». Le lieu du MIT n’a jusque là pas été défini.

Parmi les postulants, la technopole grenobloise a évidemment de sérieux atouts. Jean Therme l’a réalisé : « S’il faut créer un MIT, pourquoi pas à Grenoble ? ». D’où le projet de Giant, destiné à « amener à côté du monde de la recherche le monde de l’enseignement supérieur qui, partout ailleurs, ne sont jamais séparés et qui malheureusement ici, géographiquement et historiquement, ne sont pas obligatoirement toujours réunis. » En gros, déplacer la majorité des universités scientifiques sur le Polygone afin d’apprendre encore plus vite aux étudiants le goût de l’entreprise et de l’innovation.

La montagne, c’est bien, mais ça ne suffit pas

Mais le projet Giant ne s’arrête pas à ça. Il veut faire « d’une puce deux coups » et lancer une grande requalification urbaine du polygone scientifique, quartier que les pauvres chercheurs jugent souvent « trop mort ». Ecoutons Bill Stirling, directeur de l’ESRF (le synchrotron), dans une vidéo diffusée lors de la séance du conseil général : « A Grenoble, nous avons la montagne et le ski, c’est bien, mais ça ne suffit pas pour garder les jeunes scientifiques. Grenoble vieillit. Certes nous avons le tram et bientôt le stade, mais comparés à d’autres grandes villes scientifiques, les environs de nos labos sont tristes : pas d’hôtels, pas de restaurants, pas de cinéma. Même pas un petit magasin. Le Polygone scientifique est sans âme. (...) L’idée de renouveler notre quartier me plaît beaucoup. C’est même indispensable pour que Grenoble reste une des grandes villes scientifiques du monde. (...) Pour moi, l’avenir de notre labo, voire de tous les labos, doit changer par un changement profond de notre voisinage ».

Pour « renouveler » le Polygone, Claude Vasconi, urbaniste et architecte embauché depuis janvier, a présenté une synthèse de ses travaux devant le conseil général. Pour lui, ce projet, « le plus passionnant pour un architecte sur le territoire français », permettrait de densifier énormément la presqu’île en multipliant par 3 le nombre de personnes présentes. L’avenue des Martyrs serait transformée en colonne vertébrale du nouveau quartier et prolongée jusque devant la gare en passant sous les rails. Des bâtiments spécifiques, par exemple des hôtels, marqueraient les entrées du nouveau quartier. Des nouvelles habitations, des commerces - notamment de proximité - seraient construits sur la presqu’île. Et pour le côté « Ã©cotechnicien », une façade photovoltaïque serait installée tout le long de l’autoroute et « donnerait une image futuriste » de l’entrée de la ville et, accessoirement, pourrait alimenter le Polygone en énergie. Tout ça en ferait « un quartier de référence, ce qui projetterait Grenoble dans un avenir radieux. »

Pour donner une idée du type d’avenir radieux qui nous attend, précisons que Claude Vasconi a réalisé le nouveau palais de justice de Grenoble, un bâtiment dont l’aspect radieux est frappant. N’avez-vous jamais discuté avec un employé de cette institution, décrivant l’univers gris omniprésent, oppressant, déprimant ?

Lifting grenoblois

Ce « rêve » est porté pour l’instant par le CEA, le CNRS, l’Institut Laue Langevin, l’ESRF (synchrotron), l’EMBL (laboratoire en biologie), Grenoble management (l’école de commerce), l’INPG et l’UJF (universités). Il recueille bien entendu le soutien des responsables politiques, dont Michel Destot et André Vallini, qui se creusent la tête pour lui trouver un nom plus sexy. Ainsi André proposa à Michel pendant l’exposé de Jean Therme « la presqu’île de l’avenir », « presqu’île parce que c’est déjà plus joli que Polygone et de l’avenir parce que ça laisse tous les rêves ouverts ». Michel Destot défendit le projet pendant dix minutes à la tribune : « (...) Le centre-ville doit être à l’échelle de l’agglomération. Nous avons un centre-ville trop petit ; il nous faut l’agrandir et l’embellir. (...) Ce projet répond à l’exigence d’ambition et d’unité urbaine. C’est un site emblématique de notre cluster Grenoble – Isère. C’est aussi la synthèse de notreaménagement urbain (...) ».

L’unité urbaine consiste à acter encore un peu plus le règne de la « technoscience » sur Grenoble, que ses habitants le veuillent ou non. Ecoutons Georges Besher, conseiller général délégué à la recherche lors de la séance du Conseil Général du 9 novembre :« Avec le projet Giant, le monde de l’université et de la recherche, non seulement se marie avec la ville, mais il se fond dans la ville. Au triptyque recherche – formation - industrie, vient s’ajouter formellement la ville et ses habitants ».

Secret défense

Là où le bas blesse, c’est que le conseil général devait voter ce 19 octobre le soutien à ce projet alors que les conseillers ne le connaissaient pas avant qu’on leur distribue un document de présentation le matin même. D’où - seule petite fausse note dans le concert de louanges à Giant - le regret des conseillers d’opposition (Micoud, Savin, Descours) que « ce projet soit présenté sans aucune concertation ». Le vote a donc été reporté au 9 novembre où il a été accepté, comme tout le reste du Plan Métropolitain (incluant la rocade nord et le développement des transports en commun).

Curieuse façon de procéder pour ces démocrates autoproclamés : un projet gardé bien au secret dans les cartons jusqu’au dernier moment pour finalement être voté le plus rapidement possible. Nul ne l’a jamais vu mentionner dans un document public. On n’a rien lu dessus dans la « lettre aux Grenoblois » que Michel Destot a fait distribuer pour annoncer sa candidature. Les habitants du quartier Jean Macé, qui devrait être requalifié au passage, n’en ont jamais entendu parler. Même Pierre Kermen, élu Vert, second adjoint à la ville de Grenoble à l’urbanisme et à l’environnement, s’est indigné en pleine séance du conseil municipal de ne rien connaître du projet.

Nos responsables redouteraient une opposition - que ce « rêve » soit pris pour un cauchemar par des habitants plus réveillés qu’ils n’y paraissent - qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Comme si quelques aspects de ce projet pouvaient sérieusement poser problème...

Combien va coûter ce projet « pharaonique » ? Est-ce que la même somme va être investie dans des projets de « revalorisation » de quartiers comme Villeneuve et le Village Olympique ? Restera-t-il une once d’esprit critique aux étudiants en lien direct avec les industriels et les chercheurs ? Quel argent public sera directement ou indirectement versé pour valoriser des instituts et des entreprises privées ? A quoi pourra bien ressembler un centre-ville parsemé de centres « secrets - défense », de labos gardés continuellement par des vigiles et des caméras de vidéosurveillance ? Combien de cadres et de personnes à hauts revenus ce projet risque-t-il d’attirer à Grenoble ? De quel pourcentage vont augmenter les loyers et le coût de la vie dans l’agglomération ? N’y aurait-il pas quelque risque à habiter à côté d’un réacteur nucléaire, l’Institut Laue Langevin, qui a connu des problèmes inexpliqués de fuite dans les circuits primaires de refroidissement ces dernières semaines ? Prévoira-t-on, comme à Fontaine, des pastilles d’iodes et des exercices de simulation pour les futurs habitants de la « presqu’île de l’avenir » ? Autant de questions sans intérêts pour nos élus. C’est que, comme dirait Michel Destot « le temps est court, nous sommes dans une compétition internationale, nous ne pouvons pas rêver à l’écart de ce monde ».

Ce-dessus, le polygone scientifique à Fontaine en 1913. Ci-dessous, le même endroit en 2000.


Une version longue de cet article est disponible chez nos confrères de "Pièces et main d’Å“uvre"



La rédaction

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