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Des chiffres et des gens

par La rédaction le Février 2010 à 22h09
Depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, la lutte contre l’immigration clandestine est l’une des priorités du gouvernement. Derrière les chiffres et l’aveuglement bureaucratique se cachent des hommes et des femmes en situation difficile.
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Tout a commencé au tribunal administratif de Grenoble. Deux ressortissants de l’ex-Yougoslavie étaient convoqués pour le jugement du recours en annulation de leur Obligation à quitter le territoire français (OQTF). Parents d’une petite fille, Natalija*, scolarisée en France depuis deux ans et aujourd’hui en CE2 à Grenoble, ils sont « sans-papiers », en situation irrégulière sur le territoire français. Le père est serbe, la mère macédonienne. Aucun des deux ne peut aller dans le pays de son conjoint. Ils ont donc fui l’ex-Yougoslavie, mais n’ont pas obtenu le titre de réfugiés politiques en France. La famille de Natalija est soutenue par un collectif de parents d’élèves, présent à l’audience. Ils ne sont pas très optimistes, compte tenu des dernières affaires de ce type. Si l’OQTF est confirmée, la famille n’aura plus qu’un dernier recours, un appel coûteux devant un tribunal lyonnais, qui sera rejeté dans 99% des cas.
Elle n’en aura pas besoin : le juge a reconnu qu’aucun des deux pays d’expulsion potentiels (la Serbie et la Macédoine) n’offre de garanties suffisantes de vie commune et familiale, évoquant le droit d’un enfant à vivre avec ses deux parents. « C’est inespéré », s’exclame un parent élève. Suivent des pleurs, des embrassades, des applaudissements et un « Merci la France ! » lancé par un proche de la famille devant les caméras de France 3. Le tribunal obligera la préfecture à délivrer un titre de séjour à la famille.

Les maux les plus longs …

Ce jour-là, au tribunal, j’ai donné un exemplaire du journal à Jimmy, membre du Réseau Education Sans Frontières (RESF) venu soutenir la famille. Ce dernier m’appelle deux jours plus tard pour me faire rencontrer une famille qui est dans une situation proche de celle de Natalija.
Erlinda et Ansar ont trois enfants, de quatre, six et sept ans. Ils sont kosovars mais vivent à la frontière, dans une ville majoritairement serbe. Ils y exploitent une petite ferme. Ansar est également membre d’une association albanaise, « Mère Thérésa », sorte de Secours populaire local qui n’est pas dans les petits papiers du pouvoir. Pour corser le tout, il participe également aux réunions de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti indépendantiste modéré. Suite à des menaces répétées des gendarmes serbes les incitant à quitter la ville, la famille s’enfuit dans une autre ville du Kosovo. Arrivée là-bas, on leur apprend que leur maison a été brûlée. « Tout ça, c’est vrai ajoute Jimmy, devenu l’ami de la famille. Parfois certains en rajoute sur la situation dans leur pays pour avoir un bon dossier de régularisation, mais pour eux, on a toutes les preuves ». Trois mois plus tard, Ansar paye 8 000 euros pour embarquer sa famille à l’arrière d’un camion. Ils roulent de nuit, pendant une semaine, direction la France. Ils s’arrêtent à Annecy, sans savoir où dormir, trouvent refuge au centre d’hébergement pour demandeurs d’asile de Pont de Cheruy, avant d’atterrir à La Villeneuve.
Ansar baragouine un français peu académique, mais on arrive tant bien que mal à se comprendre. Il continue de prendre des cours de français, quatre heures par semaine, pour s’améliorer. La rencontre se fait à La Villeneuve, chez eux, dans un immense appartement… plutôt pas mal pour des sans-papiers. En fait, c’est un autre militant qui est propriétaire de l’appartement. Ce dernier le laisse à la famille pendant quelque temps, avant de le vendre.
Tous les titres de séjour ou d’asile politique leur ont été refusés. Depuis le 31 août, ils sont expulsables à tout moment. Leurs trois enfants sont scolarisés à l’école de Villeneuve. Les parents d’élèves de l’école ont créé un collectif membre du Réseau Education Sans Frontières pour soutenir les familles sans-papiers de l’école. « L’année dernière, il y avait un élève très violent. Avec les parents d’élèves, on est allés voir la famille pour leur en parler. Ils nous ont avoué qu’ils étaient sans-papiers. Ce qui arrivait à ses parents rejaillissait sur l’enfant, c’est pas une règle, mais ça arrive dans beaucoup de cas », raconte Jimmy. A partir de là, le comité s’est créé, et plusieurs familles se sont faites connaître, dont celle d’Ansar. Aujourd’hui, neuf familles en situation irrégulière ont des enfants scolarisés dans cette école de Villeneuve « Ã‡a doit être pareil, voire pire, dans les deux autres écoles de Villeneuve. On a essayé de mobiliser les parents d’élèves de ces écoles, mais on n’a pas réussi », regrette Jimmy.

« La force de l’espoir »

Erlinda a du mal à suivre la conversation, comprenant moins bien le français qu’Ansar. Mais quand je leur demande s’ils veulent rester en France, elle s’empresse de répondre : « Oui ! Kosovo, non ». Contrairement à certains cas, leurs enfants n’ont aucun problème. Ce n’est pas vraiment le cas des parents. Susceptibles d’être expulsés à tout moment, ils vivent dans la crainte. Un simple contrôle d’identité et ils seraient immédiatement envoyés en centre de rétention puis reconduit au Kosovo. Résider à La Villeneuve a un côté positif pour ça : il est peu probable que la police vienne les arrêter dans le quartier. Pourtant, Ansar a vu des uniformes près de l’école dans la semaine… Pour en parler avec Jimmy, il utilise le mot « flic », parce que Erlinda sait ce que veut dire policier. Ils ne veulent pas l’angoisser encore plus… « Cet après-midi, on va voir le psy », révèle Ansar. Il a pris rendez-vous tout seul pour Erlinda, qui a des problèmes psychologiques suite à leur départ du Kosovo. Il traduira ses propos auprès du médecin… Erlinda essaye de me parler de ce qui lui arrive. Sa peur lui cause aussi des problèmes « intimes »â€¦ N’arrivant pas à s’exprimer comme elle le voudrait, elle va chercher des papiers de sa gynécologue, qu’elle me met entre les mains… Gêné, je les lui rends sans y jeter un Å“il, en lui expliquant que je la crois… « Elle n’avait jamais parlé de ça avant » me dira Jimmy.
Je suis décomposé. Ansar et Erlinda m’expliquent calmement leur situation. Ils ont l’air plein d’espoir. Je me demande dans quel état je serais, moi, à leur place. Si j’avais été obligé de quitter mon pays, si j’avais dû me débrouiller dans un endroit inconnu, sans parler la langue, si je devais redouter chaque rencontre avec la police. J’ai revu Jimmy quelques temps après. « Ils nous ont fait peur ces derniers jours, parce qu’ils sont partis en vacances chez des amis, des Kosovars qui ont obtenu leurs papiers, et ils sont rentrés plus tard que prévu, on n’avait plus de nouvelles ». _ L’après-midi, ils doivent déménager. Ils vont loger chez un prêtre de Villeneuve, dans un lieu de solidarité, avec deux pièces, une cuisine, où ils pourront se sentir « chez eux ». « Franchement, on ne s’inquiète plus pour eux. Évidemment c’est difficile, mais si on s’inquiète pour eux, on fait quoi pour les autres ? Il y a bien pire » m’explique Jimmy. En attendant, Ansar continue de s’occuper : il est bénévole au Secours populaire deux jours par semaine et donne des coups de mains à la salle de boxe du coin.

Le compte est bon

Leur situation n’est que provisoire. Ils devront bien se décider un jour à déposer un recours discrétionnaire devant le préfet. C’est une sorte de grâce préfectorale, qui autorise le préfet à régulariser des personnes qui ont été déboutées de leurs demandes d’asile.
Mais la période n’est pas propice. Depuis les directives de Brice Hortefeux, le ministre de l’Immigration, les préfets sont sous pression. Le gouvernement a lancé le chiffre de 25 000 reconduites à la frontière d’ici la fin de l’année. Une mesure qui ne changera évidemment rien : tant que des hommes et des femmes seront dans des situations inacceptables quelque part, ils voudront partir vers un ailleurs meilleur, à tout prix. Si on en fait partir certains, d’autres reviendront. La plupart ne viennent pas en France de gaieté de cÅ“ur.

Banqueroute pour le préfet

Reste qu’Hervé Morin, le préfet de l’Isère, est à la traîne dans les chiffres. Avec d’autres préfets, il s’est fait taper sur les doigts par le ministre de l’Immigration en septembre. Quelques jours après sa convocation dans le bureau d’Hortefeux, il a reçu, comme chaque année, la délégation iséroise de soutien aux sans-papiers. « Les années précédentes, on lui présentait une dizaine de cas pour faire le point sur leur situation. Mais cette année, la situation est tellement dramatique qu’on a pas pu extraire de cas particulier, on a voulu montrer notre contestation globale de la politique menée », explique Gilles Kuntz, membre de la délégation, à la sortie de l’entrevue. Car depuis que Nicolas Sarkozy est président, les choses ont changé. Le préfet de l’Isère n’était jusque là pas connu pour accorder énormément d’importance aux politiques de lutte contre l’immigration clandestine. Il répondait même favorablement à beaucoup de recours discrétionnaires. Aujourd’hui, il doit faire du chiffre et semble vouloir rattraper son retard.
En quoi ces gens sont-ils une menace pour la France ? En situation irrégulière ici, souvent en situation désespérée dans leur pays d’origine. Sans papiers sans argent sans logement sans avenir. Tout ce qu’ils peuvent coloniser, ce sont quelques chantiers de constructions au black…

Sans papiers, pas sans soutiens

Les municipalités de gauche du département sont mobilisées par le problème. Elles subventionnent les associations d’aide aux sans-papiers, se débrouillent lorsque qu’il faut trouver des logements ou accorder une aide financière à une famille. Certaines organisent des cérémonies de « parrainage républicain » : en présence du maire, une séance très institutionnelle, mais qui n’a rien d’officielle, lie des sans-papiers à des « parrains » qui les aideront dans leurs démarches. Ansar a été parrainé par une élue de la ville de Grenoble lors d’une cérémonie qui s’est tenue en octobre à la mairie de Seyssins. Sa famille reçoit même une aide mensuelle du conseil général.
Les personnes en situation irrégulière peuvent surtout compter sur le soutien de nombreuses associations : « A Grenoble, il y a un gros mouvement de soutien, on est mobilisés depuis dix-sept ans sur ces sujets » explique Jo Briand, figure du militantisme grenoblois. « 17 organisations travaillent ensemble, des associations, des syndicats, des partis politiques. C’est peut être l’une des raisons pour laquelle il y a moins d’expulsions ». Car la présence des associations est primordiale au tribunal et fait souvent pencher la balance en faveur des demandeurs d’asiles. « Quand RESF est présent, ils savent qu’on ne lâchera rien, donc ils sont moins tatillons » témoigne un membre du réseau. Les avocats des sans-papiers, la plupart du temps militants et bénévoles, se servent aussi très souvent des erreurs de procédure de la préfecture. Les fonctionnaires sont tellement occupés à faire du chiffre qu’ils bâclent les dossiers, souvent truffés de nombreuses erreurs. Le tribunal administratif est assailli par les demandes : au mois de juin, il était prévu que 53 cas soient jugés entre 9h et midi. La séance a été allongée de quelques heures… certainement pas assez pour décider de la vie future des personnes convoquées. Devant le mécontentement des juges, la cadence aurait baissé. Mais les sans-papiers se retrouvent toujours plusieurs fois par semaine au tribunal.
On veut aussi faire peur aux militants, en créant des « délinquants de la solidarité ». François Auguste, l’un des vice-présidents de la région Rhône-alpes, attend le verdict de son jugement. Il s’est opposé à l’embarquement d’une famille, devant être expulsée par le même avion que lui. Dans d’autres régions, plusieurs personnes ont été inquiétées pour avoir aidé des sans-papiers.

Piège à la préf

Depuis les directives du ministère de l’Intérieur, la préfecture utilise tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter des irréguliers. Une dizaine de personnes ont ainsi été appréhendées directement à la préfecture de l’Isère. Certaines s’y étaient rendues pour demander des renseignements, comme une jeune Sénégalaise de 20 ans, qui n’a plus de famille au pays, si ce n’est un oncle qui l’a promise à un mariage forcé. Le 2 octobre, elle est arrêtée à la préfecture, puis emmenée dans la journée au centre de rétention de Nîmes. Elle reste en détention jusqu’au 19 octobre. Depuis, elle est libre, notamment grâce à des erreurs de procédure, mais toujours sans papiers, sous la menace d’une nouvelle arrestation. D’autres se sont rendus à la préfecture après avoir reçu une convocation. Victimes d’un véritable piège, c’est la police qui les y attendait. Il y a aussi ces désespérés qui tentent de mettre fin à leurs jours plutôt que d’être reconduit dans leur pays d’origine. Début août, à Roussillon, un Congolais de 25 ans saute par la fenêtre des bureaux de la Police de l’air et des frontières, qui venait de lui signifier son enfermement en centre de rétention. Toujours à Roussillon, en septembre, un Maghrébin tombe du quatrième étage de son appartement en tentant d’échapper à la police. Et d’autres cas, encore, dans l’Isère, dont personne n’a parlé. L’un se serait planté un couteau dans le ventre lors de son interpellation, un autre serait toujours hospitalisé… le phénomène est nouveau, selon les militants, et il a lieu partout en France. Dans quel état faut-il être pour en arriver là ?

Mohamed Rahmani-Sakalli est membre du conseil consultatif des résidents étrangers de Grenoble (Ccreg), qui participe aussi à l’aide aux sans-papiers. Le Ccreg sert notamment d’interface entre les associations et la mairie. Il a lui même connu ces situations difficiles. S’il ne se sent pas encore prêt à parler de son expérience, il nous éclaire quand même sur ce que vivent les sans-papiers : « Qui dit précarité administrative dit précarité des conditions de vie et donc précarité psychologique, explique-t-il. En étant dans la clandestinité, on vit dans une extrême discrétion, on développe des automatismes de survie pour ne pas se faire remarquer. On intériorise la méfiance. Même ceux qui arrivent à se faire régulariser gardent souvent des séquelles psychologiques irréversibles ». Il les appelle les « indésirables de la mondialisation », victimes du système économique. Il me parle de « la force de l’inconscient, du rêve de la France vue comme un eldorado », qui leur donne l’espoir de continuer.
Pourtant, vu de l’intérieur, l’eldorado du pays des droits de l’homme a du plomb dans l’aile…

* Les prénoms ont été changés.

Cet article a été initialement publié en janvier 2008 dans le Torchon dauphinois N°3 (version papier)



La rédaction

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